mardi 27 juin 2017

Ma réaction juste après la lecture du tome 1
Ecrire, c’est dire un monde, vrai ou imaginé, peu importe. Ecrire, c’est raconter son monde, celui que l’on voit, sent, ressent, perçoit. A la place du cœur dit le monde, le nôtre, pétri de contradictions, d’horreur et de bonheur. A la place du cœur est engagé, questionne, remet en cause, dénonce. A la place du cœur touche sans frapper, effleure avec brutalité. Allez venez, je vous emmène vers cette série hors des cases.

7 janvier 2015. Le terrorisme frappe la France pour la première fois. En trois jours, dix-sept morts. Des noms qui font les unes et rentrent dans l’Histoire : Coulibaly, Kouachi. D’autres mots les accompagnent. Tuerie. Massacre. Liberté de la presse. Union.
7 janvier 2015. Caumes s’électrise sur le fil de l’amour. Esther le fait chavirer. Un jeune lycéen, avec une vie ordinaire, qui vit un début d’amour puissant et inattendu.

A la place du cœur conte cette duologie. D’un côté, la fin d’une époque, la mise à mort d’un monde qui bascule vers la peur, le toujours plus de sécurité, le toujours moins de libertés. De l’autre, les fougues et les espoirs d’un adolescent qui grandit, se construit un avenir. Une fin. Un début. Et ce paradoxe en filigrane : comment se construire dans un monde qui se détruit peu à peu ? La vraie force du roman est là. La dichotomie entre le contexte global et le contexte singulier du personnage marque une démarcation si forte qu’elle ne peut que nous toucher.  Caumes est un rêveur, pleins d’espoirs. Et surtout Caumes est amoureux. Discrètement mais puissamment. Alors, quand enfin survient le premier baiser avec celle qu’il aime, inutile de vous dire que son monde bascule. Et dans le même temps, le Monde bascule dans une autre ère.

Autant le dire maintenant : ce roman m’a ébranlé. Il m’a ramené à ce jour de janvier dont je me rappellerai toute ma vie. Je comprends mieux maintenant lorsque des personnes un peu plus âgées me disaient que jamais elles n’oublieraient ce qu’elles faisaient le 11 septembre 2001. Notre génération se rappellera, il me semble, ce qu’elle faisait les 7 janvier et 13 novembre 2015, le 14 juillet 2016. Le roman s’inscrit par conséquent dans une réalité dure, mais si justement traitée. Et ce contexte est à mon sens l‘une des forces du roman par la manière dont il est traité. En prenant le parti de ramasser le tome 1 sur 6 jours, du 6 au 11 janvier 2015, Arnaud Cathrine se laisse du temps. Pour commenter, analyser, tenter de donner un sens à ce qui n’en a pas. Ou du moins montrer comment on cherche à y donner du sens.

Tout est alors dans le regard que le narrateur va poser sur le monde. Sa jeunesse – sans être naïve – pousse à la curiosité. Il s’interroge, nous interroge. Arnaud Cathrine a réussi à trouver la justesse du regard, à bonne hauteur. En utilisant la première personne, posant ainsi des yeux d’adolescent mature sur le monde et le sombre quotidien de 2015, il peut à la fois mesurer la sidération, les ressentis, et dans le même temps, traiter avec parfois de la philosophie, souvent de l’engagement, de ces thèmes difficiles que sont le terrorisme, le racisme, l’islamophobie, la poussée des extrêmes. C’est aussi un moyen de questionner le discours des adultes, vers qui les jeunes se tournent souvent dans ces moments. Les scènes scolaires sont d’un réalisme criant. D’un côté, des profs probablement dépassés, ou qui ne pensent pas qu’il s’agit de leur rôle. De l’autre, d’autres profs, plus ouverts, plus enclins à en parler – peut-être parce que plus touchés, parce que mieux armés, parce qu’armés – et qui vont questionner leurs élèves sur ces questions.

Transition parfaite pour évoquer le personnage de Mme Barsacq, cette professeure de philosophie et de théâtre. Elle est un peu la prof que l’on aurait bien voulu avoir (ou que l’on a eu quand on a de la chance) : un brin décalée, elle se sert de sa matière pour questionner, et faire naître des débats. Elle s’engage pour ses élèves, se bat pour eux, les secoue quand il le faut, les pousse à se dépasser. Elle sait trouver les mots pour tout évoquer. C’est sûrement par elle qu’Arnaud Cathrine a fait rejaillir ses propres réflexions. Ainsi, c’est à travers ce personnage que l’auteur fait notamment apparaître sa réflexion autour des médias, cette fascination presque malsaine qui nous pousse à rester bloqué.e.s devant les chaînes d’info en continu lors de tels évènements. Pertinent et percutant dans un monde où l’image a pris le dessus sur le fond, où on préfère donner un scoop au risque de mettre des vies en péril.

Vu à Lisbonne, quartier de l'Alfama, le lendemain de ma lecture
A titre personnel, je dois aussi dire que j’ai adoré ces romans parce que je me suis très fortement identifié à Caumes. Ces profs perdus, ces questions qui se bousculent, ce décalage entre notre vie et l’actualité, toutes les réactions que Caumes a, de la fascination pour l’info en continu jusqu’à aller marcher le 11 janvier … j’ai vécu tout ça. Ce roman nous ramène aux heures les plus sombres de l’actualité. Pour autant, il le fait sans pathos ni facilité, mais avec lucidité et réflexion. Les attentats ne sont pas seulement un contexte, ils sont partie prenante du roman, un point d’ancrage de la réflexion. Un point de rupture.  

Il y a aussi dans ces romans ces scènes quotidiennes qui renforcent l’ancrage dans le réel de l’histoire. Ces ados qui s’engueulent avec leurs parents, ces jeunes qui passent un petit moment à traîner ensemble, le lycée et les cours, les profs pas toujours géniaux, ces petits moments de la vie quotidienne qu’on a tou.te.s vécus en somme.

Cependant, il ne faut pas non plus oublier qu’A la place du cœur est aussi un roman dont le personnage principal est un adolescent. Ce regard jeune se transcrit aussi par une écriture que je qualifierai de libérée. Parfois poétique, parfois philosophique, souvent juste et émouvant sans être pathétique, Arnaud Cathrine a su adapter sa plume au vocabulaire de Caumes. Il est souvent cru, notamment sur tout ce qui concerne le sexe, et la découverte du plaisir sexuel que tout le monde connaît à l’adolescence. Certains m’avaient dit que ce roman était vulgaire. Je ne partage pas ce point de vue. Il évoque sans voile, peut-être avec des mots familiers, des plaisirs, sensations, désirs que l’on a tous et toutes connus. Son style incisif, sans détour, fidèle à l’âge de son héros et de ses personnages, fonctionne, nous emporte, nous fait rêver à être amoureux.ses aussi intensément que Caumes l’est, et nous ramène deux ans en arrière avec un réalisme criant de vérité.

Plus que des attentats, Arnaud Cathrine traite des conséquences de ceux-ci dans son second temps. Il y explore plus gravement, et avec une narration à plusieurs voix, le racisme, la haine, la dépression. Ce tome 2 décrit la perdition, l‘errance, que peut-être nombre de jeunes traversent. Il évoque encore une fois sans masque le pire côté des hommes. Ce côté sombre qui se cache en chacun.e de nous, et qui peut sortir sans prévenir, nous transfigurer et nous changer. A jamais ? Je n’en dirai pas plus, au risque de trahir le premier tome. J’ajouterai simplement que le tome 2 est une lente reconstruction, et très certainement, une volonté de dire à chacun de s’appuyer sur ceux.celles qui l‘entourent.

Enfin, il y a dans cette série ce paradoxe : Arnaud Cathrine réussit tout en banalisant l’amour à le sublimer. On voudrait aimer comme Caumes aime, on voudrait être aimé.e comme lui. L’amour tient une place centrale au cœur de la série. Sans jamais être vulgaire, l’auteur évoque l’intime. Sans se perdre dans le lyrique, il parle des sentiments, arrive à les sublimer dans le quotidien. On ressent la puissance du lien qui unit Caumes et Esther, cette jeune femme brillante et engagée qu’il désire, admire et craint tant il l’aime.

J’aurais pu encore vous parler pendant dix ans de ces romans, vous parler d’Hakim et de Théo, vous parler des dizaines de pistes de réflexions qu’ouvre Arnaud Cathrine, du rôle décisif de l’écriture, de l’importance de l’amitié qui traverse la série. J’aurais pu vous en parler encore et encore. Mais le mieux reste encore que vous les lisiez et que vous veniez m’en reparler ! J’adorerais en parler, débattre autour des questions qu’Arnaud Cathrine ouvre. Je vous attends !

Par son style, son héros et le regard qu’il apporte, par toutes ces scènes plus ordinaires qu’extraordinaires, par les réflexions qui traversent le roman, Arnaud Cathrine signe une série percutante, bluffante de réalisme et qui évoque avec justesse des thèmes hautement complexes et délicats. Une réussite !

Théo
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Théo